mardi
Le Métier
Ceux qui s'intéressent à mon activité ont démontré que depuis l'Antiquité, je rendais volontiers les services que l'on me demandait. Il est vrai qu'en la matière il n'est guère besoin de connaissances techniques particulières. Après tout il s'agit là d'un acte tout à fait naturel et que l'humanité connaît depuis ses origines.
Évidemment, je n'ai pas toujours été appréciée à ma juste valeur. Certains, au Moyen Âge par exemple, qui avaient des conceptions puritaines, estimaient que mon activité nuisait aux biens de la famille et que tout cela devait rester caché et privé. Pourtant, je peux vous assurer qu'à l'occasion de mon métier j'ai reçu bien des confidences, car dans ces moments-là, c'est parfois tellement fort et intense que beaucoup de choses peuvent se dire.
Bien sûr, aujourd'hui les choses ont beaucoup changé. Question d'évolution des moeurs ! On me demande de plus en plus d'habileté, de savoir-faire, de compétences particulières qui n'étaient pas de mise aux temps anciens, où l'on savait se contenter de respecter la nature et le rapport qu'il faut savoir entretenir avec elle dans ces moments-là.
Maintenant, les clients deviennent très exigeant.
Notamment sur les problèmes d'hygiène, mais là, on peut comprendre, avec tout ce que l'on voit autour de soi...
J'ai pu constater aussi que l'on voit de plus en plus d'hommes exercer ce métier-là.
Je ne sais pas s'il faut s'en réjouir. Certains pensent que c'est un progrès et qu'il n'y a pas de raison que ceux qui préfèrent avoir affaire à un homme pour ce genre de choses se retrouvent dans la solitude et n'en viennent à des pratiques trop solitaire, ce qui au final ne donne pas forcément de bons résultats.
Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est une concurrence déloyale, car d'une certaine manière ceux qui préfèrent les hommes ne se dirigent pas vers les femmes que nous sommes. Mais quand même, l'évolution des moeurs ne devrait pas tout tolérer.
Ah ! J'ai oublié de vous dire : je suis sage-femme.
le vélo
- Aout 2006 -
Ce jour-là j'aurais mieux fait de rester chez moi. Avez-vous remarqué que c'est souvent ce que l'on dit après coup. Lorsqu'il est trop tard. Si vous commencez votre récit de cette façon, c'est probablement que vous n'allez pas relater des évènements qui feront éclater de rire. Ce n'est cependant pas par un effet de style que je débute ainsi mon texte, j'ai vraiment pensé ces mots : « j'aurais mieux fait de rester chez moi ».
Le ciel venait de s'éclaircir après une journée sombre et cette petite pluie désespérante avait fini par me donner une sorte de nausée désagréable. Peut-être allez-vous suspendre votre lecture l'espace d'une seconde en vous demandant ce que pourrait être une nausée agréable et en tout cas vous n'en avez personnellement pas le souvenir. Alors pourquoi écrire nausée désagréable. Tout simplement parce que là aussi c'est ce que j'ai pensé : « cette nausée est vraiment désagréable ». Aussi pour tenter de l'oublier ou de la faire passer, j’ai saisi mon appareil photo et sorti la voiture du garage. Le volet roulant qui continuait de se rouiller inexorablement m'obligea à des efforts et une vive douleur jaillit dans mes reins, ce qui eut pour effet de faire disparaître la nausée. Je sais, tout ceci n'est pas très passionnant ; mais mettez-vous à ma place, souvenez-vous de votre dernière nausée et combien vous avez eu hâte qu'elle cesse, quand bien même il faudrait supporter autre chose de tout aussi pénible comme une douleur aux reins.
La souffrance se calma en conduisant. J'ai laissé la bagnole se diriger jusqu'à la plage. C'est toutefois ce que j'ai soutenu par la suite, car il m'était impossible d'admettre que j’aurais pu la conduire délibérément au bord de l'eau. La voiture a stoppé sur la descente bitumée réservée aux bateaux. Vers le nord-ouest le ciel était plutôt dégagé. Ces imbéciles de touristes pouvaient même penser qu'il y aurait un beau coucher de soleil ; mais moi je savais bien que non. J'avais l'habitude. Ailleurs c'était gris légèrement bleuté. Au loin, sur la mer, il flottait dru. Cela me fit du bien. Pas les lourds nuages gris évidemment, mais le côté dégagé sur l'ouest. Avez-vous remarqué comme c'est du côté de la lumière que va toujours notre regard dans ces cas-là ? Peut-être avons-nous une forme d'optimisme génétique qui nous amène toujours à préférer la lumière aux ténèbres. C'est en tout cas ce que je pensais sur le moment. La suite me montra que je me trompais.
En regardant du côté dégagé, j'ai aperçu le vélo. Il reposait sur sa pédale contre le trottoir. À l'arrière le duvet de couchage enroulé et parfaitement fixé, et ce gros sac de voyage bien arrimé ; elle allait encore dormir n’importe où comme elle aimait le faire. Ainsi donc elle avait cru bon de revenir par ici après tous ces évènements, car c'était son vélo, je l'aurais reconnu entre tous. Celle vieillerie, genre pliable, que l'on pouvait fourguer dans un coffre, même dans le mien, et j'ai pourtant une petite charrette des années 80. J'ai même fait une photo : tenez je vous la montre, le vélo est sur la droite.

Si vous l'avez connue, et Dieu sait si elle s'était faite remarquer dans le village, vous reconnaîtrez comme moi que c'est bien son vélo. Je me suis demandé si ce n'était pas elle tout là-bas en bord de l'eau et c'est en tentant de la distinguer avec le zoom de mon appareil photographique que je me suis rendu compte qu'elle était installée là, sous mes yeux, à quelques mètres de la bagnole, dans la descente, entre deux plots d'interdictions de stationner. -Regardez, c’est elle au pied du poteau.- Je ne voyais que sa chevelure, mais je l'aurais reconnue entre toutes, cette blondasse. Mon cœur se mit à cogner durement et tous les souvenirs revinrent en un instant. Il n'y en avait pas que des bons.

Avant que tout ne dégénère, ma mère m'avait prévenu que j'aurais mieux fait de ne pas m'approcher de ce genre de filles, mais ce fut plus fort que moi, il a fallu que j'y aille, que je fasse mon intéressant comme disait mon père. "Ça vient de la ville, grommelait-il avec un ton méprisant, et tu te figures que ça va s'intéresser à toi !". Je le détestais. Pour qui me prenait-il ! Un bouseux d'ici ? S'il savait que je lisais Apollinaire, Rimbaud et d'autres, la nuit sous mes draps, il se serait foutu de ma gueule et aurait bazardé mes recueils de poésies dans la fosse à purin.
C'est elle qui m'embrassa en premier, moi je n'aurais jamais osé. Et puis elle y alla carrément, avec ses mains, avec sa bouche. On ne se connaissait que depuis trois jours. Elle venait toujours avec ce fameux vélo roder dans les champs qu'on a sur la hauteur et même que par temps clair on voit parfaitement le bleu de la mer derrière le jaune des blés. Je sais je ne m’exprime pas très poétiquement, je suis pas Rimbaud moi, et j'ai beau lire beaucoup de poèmes, je n’ai pas l’art des belles descriptions évocatrices. Mais de son corps je pourrais vous en parler, de ses gestes audacieux aussi, de cette manière qu'elle a eu de me regarder dans les yeux au moment où elle tira sur mon sexe d'un geste vif à l'ultime moment et que ça partit dans tous les sens. Vous savez qu'il y a des regards que l'on ne peut oublier de toute une vie ? Celui-là en fut un. Mon unique souvenir : je veux dire le plus fort, l’inoubliable ... Je ne sais pas si je vais savoir vous expliquer ce que j'ai vu dans ses yeux, cela ressemblait à la plus profonde détresse qui puisse exister. Il y avait même une forme de supplication, comme si elle attendait de moi je ne sais quoi qui l'aurait apaisée mais que j'étais totalement incapable d'apporter. Après elle se rajustait rapidement. Je sentais du froid l'envahir. Elle reprenait son vélo et me disant à plus tard peut-être. Cela dura la saison des moissons. Si j'ai souvent touché son sexe chaud, je ne l'ai cependant pas pénétrée. Elle s'arrangeait toujours pour que j'explose avant. Je lui avais pourtant montré que j'avais tout le nécessaire pour éviter les enfants et les maladies.
Il faut que j'avoue que je n'ai pas connu d'amour avant elle. Bien sûr comme tous les garçons je disposais d'un minimum d'apprentissage auprès de mes cousines et j'avais même volé quelques baisers à une saisonnière embauchée par mon père l'été précédent. Mais là, c'était bien autre chose. J'ignorais que la femme puisse être si fougueuse et presque violente, comme elle le fut dans ces moments là. Mais ces étreintes brûlures était-ce de l'amour? Ou simplement de l'hygiène purificatrice ? Ou encore un rite luciférien qu'elle m'infligeait avec l'ardeur des possédées ? Je ne savais finalement rien des femmes, et encore moins de la femme. Je ne connaissais que ma mère et la solitude des livres.
J'allais bientôt connaître un autre registre de sentiments. Ce jour-là j'avais terminé de moissonner le champ du vieux. On l'appelait ainsi car il venait de l'héritage du grand-père. C'était pourtant la seule parcelle qui n'avait pas été divisée et on aurait pu lui trouver un nom plus respectueux de l'ancêtre. Mais mon père n'aimait personne pas plus que je ne l'aimais lui. J'avais rentré le matériel dans la grange du bas et repris ma guimbarde poussive. D'habitude je m'arrêtais chez Victorine boire un coup. Dans son bistrot il y avait toujours l'un où l'autre d'entre nous. À la troisième tournée, déjà on commençait à dire du mal des absents. Mais ce jour-là je suis rentré directement. Je n'aurais pas dû. Par la fenêtre de la cuisine j'ai tout vu. Elle était debout contre la barre de l'ancienne cuisinière qui servait encore pour cuire des pâtés l'hiver. Il lui avait remonté la robe et caressait ses fesses, pressé contre elle. J'ai croisé son regard de femme. Il y avait cette même détresse suppliante. Mais lui ne m'a pas vu. Aussitôt je me suis enfui. J'ai repris la bagnole et j'ai roulé comme un fou pendant des kilomètres, je criais sans cesse, en tapant rageusement sur le volant : "c'est pas vrai ! Mais c'est pas vrai ! Pas elle, pas lui ! C'est pas vrai !" J'avais mal à l'intérieur, comme la déchirure d'un tracteur passant sur ma poitrine. C'était tout pareil. J'ai fini par rentrer comme si de rien n'était. Ce ne fut pas tellement difficile, ma rage débordante de fiel s'était transformée en froideur coupante. Je suis allé dans le hangar. J'ai bricolé son vieux tracteur à essence, celui qu’il gardait pour le carburant détaxé. Je savais exactement ce qu'il fallait faire. Je fus excessivement précis dans mes gestes et je n'ai laissé aucune trace. Le lendemain il fauchait la parcelle pentue. Je savais que c’était avec cette vieillerie.
Tout le monde crut à un accident ; même les gendarmes. Le brigadier se montra particulièrement chaleureux avec moi, disant qu'il l'avait prévenu plus d'une fois des risques qu'il prenait avec ce vieux tracteur, "mais tu le sais Jean, conclut-il, ton père n’écoutait personne..." À l'enterrement, je me suis forcé à verser quelques larmes.
Elle, on ne la revit plus. Mais dans les semaines suivantes les langues se délièrent. Roland m'interpella chez Victorine : "Et toi Jean, elle te l'a secoué aussi ton bâton de berger dans le calbar ?". Je lui ai foutu mon poing dans la gueule et je suis sorti. Ma mère est morte dans les semaines suivantes. Le médecin a dit qu'elle s'était laissée mourir, manière comme une autre d'éviter de parler de suicide. Elle avait sans doute tout deviné, et pour lui et pour moi. Et puis vous savez ce que c'est, la vie reprend, plus personne ne parle de ces choses-là, mais personne n'oublie vraiment. Je dis cela, c'est un peu par déduction, car je n'en sais rien. Au village on me faisait la gueule et il y a belle lurette que je n’allais plus chez Victorine alors je ne suis pas au courant de ce qui se raconte. Mais c'est sûr, c'est comme avant : après la troisième tournée c'est de moi désormais qu'on dit du mal.
Je vais vous faire un aveu, puisque maintenant nous nous connaissons mieux. Depuis cette époque-là je n'ai jamais plus bandé. Rien. J'ai même regardé des films cochons où il se passe des choses que je n'imaginais pas, mais cela ne m'a strictement rien fait. Je n'en ai jamais parlé à personne. Vous êtes le premier. Mais c'est lorsque je l'ai revue sur la plage que c'est revenu. C'était très puissant surtout lorsqu'elle s'est retournée que j'ai aperçu son visage dans le viseur de mon appareil photo. J'ai déclenché frénétiquement. Regardez ce n'est pas bien net, mais on la reconnaît quand même.

Tout m'était revenu ; je veux dire toutes les sensations, ce que j'avais ressenti dans ses bras, contre elle, ses caresses précises, cette sorte de douceur dans le geste qui se transformait en une impérieuse pression sur mon sexe dressé lorsque je glissais ma main entre ses cuisses. J'ai eu envie de la rejoindre, je voulais oublier tous les autres qu'elle avait touchés et même mon père. J'espérais que l'on recommence rien qu'elle et moi. Il fallait effacer la mauvaise partie du film. Rembobiner. Recommencer un autre scénario. C'était possible. Je le ressentais dans mon ventre.
Elle s'était relevée et avait rejoint son vélo, mais je me suis contenté de la photographier une fois encore depuis la voiture. J'avais le sexe tendu et l'œil rivé à l'objectif comme un horrible voyeur. Je mitraillais le déroulement de son départ avec une rage autant amoureuse que désespérée. Je la vis renouer ses cheveux avec les mêmes gestes qu'elle avait avant de m'abandonner au bord de mon champ.

Alors j'ai décidé de la suivre. Je me comportais comme un détective en planque, un sale type qui ira ensuite faire son rapport à un mari jaloux en lui foutant sous les yeux des photos compromettantes, avec un petit rictus sadique au coin des lèvres pour ce mec qui se découvre cocu. Et c'est bien cela qui s'était passé. Elle m'avait cocufié avec la moitié du village et pire, elle avait baisé avec mon père. Et voilà que cette petite garce me faisait bander à nouveau. A l'instant précis où j'ai pensé cela une rage soudaine m'a envahi et c'est là que j'ai décidé que je la violerai. Elle n'avait pas voulu se donner totalement. Je la prendrai de force.

La nuit commençait à tomber. Elle avait atteint la zone de campagne désertique. Elle pédalait lentement et je fixais son fessier. Elle devait s'exciter sur la selle. Je sais, je ne devrais pas dire de telles saletés, vous allez penser que je suis obsédé, graveleux, un type crasseux. Mais je vous ai dit que je dirai tout. Je l'ai dépassé dans un tournant et j'ai freiné brusquement. Elle fut déstabilisée et chuta sur le bas-côté, dans l'herbe. Je suis sorti prestement. Elle grommelait puis a commencé à m'invectiver, mais elle m'a reconnu et s'est tue. Cette fois j'ai vu la peur dans ses yeux. Elle a compris qu'elle était en danger. Je l'ai bousculée. Elle est retombée en arrière et je me suis affalé à califourchon sur ses hanches en lui entravant les bras. J'ai commencé à l'injurier. Je crois qu'il vaut mieux que je ne dise pas les mots que j'ai prononcés. Ce n'était pas joli joli. Je l'ai frappée au visage, mais je jure que ce n'était pas des coups très forts. J'avais la rage mais je me contenais quand même. Puis en la regardant étrangement silencieuse, inerte et avec ses yeux vides, j’ai retrouvé mon amour fou pour elle, celui du premier jour. J'avais été le plus imbécile d'entre tous. Les autres avaient profité de je ne sais quoi en elle qui la poussait à ce comportement de provocation sexuelle. Mais moi ce n'était pas comme ça, je n'avais pas profité d'une pauvre fille. J'avais vu ses yeux. J'avais vu cette détresse. Je ne la comprenais pas mais je savais que je pourrais lui ôter l'accablement du regard. Que je la comprendrai, la choirai. J'apaiserai ses tourments, réparerai les désastres de sa vie. Et voilà qu'elle était à ma merci et qu'au lieu de l'aimer, je la frappais.
Alors, par je ne sais trop quel sursaut intérieur je me suis relevé, et j'ai avancé la main pour qu'elle se remette debout. J'ai ramassé son vélo et je lui ai tendu. Puis je me suis précipité vers ma voiture et j'ai démarré en trombe.
Le lendemain dans la soirée les gendarmes sont venus m'interpeller. La fille avait été retrouvée morte dans le fossé. Violée et le visage déformé par des coups. On avait repéré ma voiture dans le coin et on voulait m'interroger. Vous savez comment sont ces gens qui mènent les enquêtes. Ils n'ont de cesse que de vous embrouiller. Plus vous proclamez que vous n'y êtes pour rien, pire c'est. Il est vrai que mes explications n'étaient pas claires et puis ils ont appelé leurs collègues, les scientifiques, ces gens qui retrouveraient un de vos poils du nez dans une botte de foin. Évidemment ils ont décelé sur son corps et sur ses vêtements un tombereau d'indices me concernant. Je fus rapidement le coupable idéal. Tout le monde me tomba dessus et confirma les histoires du passé, à commencer par les habitués de chez Victorine. Et la presse en fit des tonnes.
*
Il y a trois jours les Assises m'ont condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Mon avocat veut que je fasse appel ; moi pas. Il s'est indigné devant la presse locale et a crié à l'erreur judiciaire. Il a raison sur ce coup-là. Je sais qui a tué la fille au vélo. C'est Roland. J'avais compris qu'il était fou amoureux d'elle. Il savait que je l'étais tout autant que lui, et je suis certain qu'il ne crut jamais au coup de l’accident pour mon père. Il s'était tu. Attendant l'heure de se venger. Je me suis souvenu que sa voiture était garée à proximité de la plage ce fameux soir. J’ai compris qu’il l’avait repérée depuis un moment déjà, plusieurs jours peut-être. C'est certainement lui qui passa sur la route lorsque j'étais en train de la tabasser. Il lui avait suffit de revenir. J'aurais pu dire cela à la Cour d'Assises. Le rebondissement aurait bien plu aux journalistes. Mais alors Roland soulèverait l'histoire de la mort de mon père et je risquais d'être accusé de deux assassinats. Ca faisait beaucoup.
Finalement je payerai ma dette. Je suis en prison pour un meurtre que je n'ai pas commis, mais ça compensera pour la mort de mon père dont je n'étais pas innocent.
*
J'aimerais bien pouvoir dormir tranquille à présent que je vous ai raconté tout ça Monsieur le Visiteur de prison. J'aimerais ne plus rêver d'elle chaque nuit et voir ce regard de détresse, d'autant que maintenant, ni elle ni personne ne pourront en connaitre la profonde et obscure raison.
-o0o-
mercredi
C'était vraiment de la connerie ces histoires de vampire, de canines démesurées plantées dans les gorges des femmes pour s'abreuver de leur sang, vivre éternellement tout en craignant les gousses d'ail ! Tout cela n'était que jaillissement d'hémoglobine pour petites minettes en mal de sensations fortes, et qui, dans le noir de la salle de cinéma, s'agrippaient au bras de leur petit copain, tandis que ceux-ci, pour montrer leur protection de mâââles, les entouraient de leurs bras, pour mieux tripoter leurs poitrines opulentes.... Et plus si passivité...
C'est ce que pensait Pamela qui avait décidé de faire son mémoire de fin d'études de psychologie sur le phénomène des vampires, et surtout sur l'amour de certaines femmes pour ce genre de film. Elle avait dû se rendre dans les salles obscures des quartiers éloignés, là où l'on projetait encore les films des années 60 comme : "Blood of the virgin", "Kiss of the vampire ou " le vampire a soif". Il lui fallait un certain courage pour affronter ces lieux au public interlope. Son coeur battait parfois la chamade et elle occupait toujours le fauteuil en bord de rangée, afin ne pouvoir réagir rapidement à la moindre difficulté.
Ce jour là on projetait "Die Schlangengrube und das Pendel" (Le Vampire et le sang des vierges) de Harald REINL, elle dut reconnaître que le sujet était cette fois traité avec moins de bêtises que d'habitude. De là à dire qu'elle se passionnait, ce serait exagéré. Disons qu'elle accordait une pointe d'intérêt plus important que les autres fois. Dès lors, elle ne prit pas attention à l'homme qui s'était assis juste derrière elle sans faire de bruit. Si elle avait su... Elle aurait changé de place...
C'est le soir qu'elle remarqua la marque et se deshabillant devant son miroir. Pas grand chose. juste un point rouge, à la base du cou, comme une piqure d'épingle. Un insecte sans doute. Ou l'une de ces araignées qui s'infiltrent sans qu'on s'en rendre compte.
C'est dans la nuit que les démangeaisons commencèrent. Au réveil elle eut quelques vertiges. Après la douche, elle réalisa que le petit point rouge s'était agrandi et avait pris les contours d'une sorte de coquillage.
C'est probablement de l'anémie, décréta le docteur qu'elle venait de consulter tant elle se sentait faible. Le médecin avait fait une remarque sur le curieux tatouage qu'elle portait au bas du cou. Ce n'est pas un tatouage avait-elle dit. C'est une tâche qui est apparue il y a quelque temps. Le médecin avait regardé de plus près. Perplexe. Curieux avait-il marmonné. Vous devriez voir un dermatologue. Et il rédigea une ordonnance pour un confrère.
Pamela était heureuse ce soir-là. Elle venait d'achever la conclusion de son mémoire. Il n'y avait plus qu'à porter la clé USB au secrétariat de l'université pour assurer l'impression définitive. Elle se dirigea en chantonnant vers la porte palière de l'appartement pour ouvrir à François qui venait de sonner. Une belle soirée en perspective !
Ce n'était pas François. Mais un homme entre deux âges, assez élégant. Il semblait débarquer d'une autre époque. Ses habits, on aurait dit un déguisement. Il était très souriant, très attirant même quelque part...
Plutôt que de plonger les yeux dans son regard... Elle aurait dû se questionner sur la raison pour laquelle il avait les mains dans le dos...
(à suivre....)
_________________________________
Le mémoire de fin d'études. (partie 2)
- " Alors, vous aussi vous vous intéressez aux vampires ?", déclara Pamela à l'inconnu. Elle se demandait encore pourquoi elle se retrouvait à lui offrir à boire, elle si méfiante d'habitude avec les gens qu'elle ne connaissait pas. Il avait réussi à entrer chez elle si naturellement, presque comme s'il était chez lui. Certes, son charme était indéniable dans ses habits désuets, mais de là à lui offrir l'apéritif... Elle ne se reconnaissait plus. Elle laissait tomber ses défenses, se retrouver sans arme. Quoi qu'il en soit, le risque n'était pas bien grand. François allait arriver d'un instant à l'autre. Mais voilà, François se faisait attendre...
- " Avez-vous vu: Des Filles pour un vampire de Piero REGNOLI, sorti en 1962, et dont le titre original est : L'ultima preda del vampiro ?, demanda l'inconnu avec une voix étrange. C'est un scénario intéressant. L'action ne se déroule pas au fond d'une sombre forêt ou dans un château antédiluvien des Carpathes, mais dans une grande ville très ordinaire. Pour une fois les filles victimes du vampire ne sont pas des naïves qui ne voient pas le danger venir. Ce sont des femmes cultivées, qui ont fait des études, à qui on ne la fait pas habituellement. Cependant, elles finiront victimes... Avez-vous rencontré ce genre de femmes dans le cadre de votre recherche pour votre mémoire ?
Disant cela, il saisit le mémoire posé sur le coin de la table basse du salon et commença à le feuilleter, sans véritablement s'y arrêter, comme si tout cela n'avait guère d'importance, n'était en somme qu'un prétexte. Pamela observa un léger tremblement dans ses mains. Les veines du dessus étaient très voyantes. On aurait dit un homme âgé. Elle n'avait pas remarqué cela auparavant. Voyant son léger trouble, l'inconnu reposa le manuscrit et mis les mains dans ses poches. En même temps il lui adressa un sourire tellement merveilleux qu'elle en tomba presque sous le charme, sans que pour autant son trouble ne cesse, et que quelques vertiges, dus à l'apéritif sans doute, ne viennent à nouveau embrumer quelque peu son esprit.
Tout à coup, l'inconnu se leva du canapé profond avec une vitesse et une précipitation étonnante.
- Bien, dit-il, je ne vais pas vous importuner plus longtemps.
Pamela ressentit un soulagement soudain en entendant cette phrase. Elle désirait qu'il s'en aille maintenant. Vite. Mais que faisait François ? Pourquoi n'était-il pas encore là ?
- Avant de partir, je voulais vous poser une question : connaissez-vous l'épingle du vampire ? Avez-vous eu l'occasion d'en voir une ? Et dans le même temps l'inconnu sorti vivement de sa poche une longue et fine épingle qui ressemblait à une aiguille creuse de chirurgie, mais, à l'une de ses extrémités, elle était sertie d'éclats de diamants aux reflets vifs. Cela aurait pu faire un parfait bijou des années 50. Pamela se souvient avoir vu quelque chose de ressemblant sur un manteau d'Astrakhan de sa grand-mère.
Pamela s'approcha pour mieux voir ce bijou ancien. L'inconnu eut un geste vif. Elle ne se souvient plus de la suite.
(À suivre...)
_______________________________________
Le mémoire de fin d'études. (partie 3 - fin)
- "Qu'est-ce que c'est que tout ce boucan !", tonnait le voisin de palier, tandis que François, très énervé, continuait à donner des coups de poings sur la porte d'entrée de l'appartement de Pamela.
- " Pamela ! Ouvre moi ! Je sais que tu es là !, criait-il à travers la porte.
- " écoutez, mon petit Monsieur, gronda le voisin en sortant sur le palier, si votre petite amie ne veut pas vous ouvrir c'est son droit, laissez la tranquille !.
Puis, comme s'adressant à la porte, il ajouta : " je suis là, Mlle Pamela, ne vous inquiétez pas, je vais raisonner ce petit imbécile de ne plus vous importuner."
Entre-temps, François continuait à rappeler le portable de Pamela : " bonjour, je ne peux pas vous répondre, laissez-moi un message, je rappellerai..."
L'autre voisin venait lui aussi de sortir sur le palier. Exaspéré. : " je travaille tôt moi demain, je ne suis pas une faignasse d'étudiant qui rompille jusqu'à midi. Alors vous allez vous barrer vite fait, sinon j'appelle les keufs, ils vont vous faire dégager !"
Il s'en fallut de peu que les trois hommes n'en viennent aux mains.
Il fallut toute la diplomatie de M. Michelet, descendue de l'étage du dessus, pour enfin réussi à calmer le jeu. François était persuadé qu'il était arrivé quelque chose de Pamela. Il expliqua : sa mauvaise santé, sa fatigue d'avoir passé des nuits pour travailler son mémoire, son anémie et sa faiblesse.
Revenu à de meilleurs sentiments, chacun fut convaincu qu'il fallait faire quelque chose... Mais quoi !
On ne pouvait quand même pas enfoncer la porte ! Et mêler les flics à tous cela compliquerait bien des choses.
On vit alors revenir M. Michelet avec un étrange trousseau de clés et des instruments bizarres. Il se mit à crocheter la porte comme un professionnel du cambriolage... Les autres le regardaient, ébahis. M. Michelet balbutia : " un matériel de jeunesse... Du temps de quelques bêtises... Mais je n'ai pas pu m'en séparer..."
La serrure ne résista pas longtemps, preuve s'il en est de la fragilité de nos protections contre les cambriolages.
Un grand silence se fit. Comme si tout à coup on venait d'ouvrir une chambre mortuaire. Chacun ressentit une sorte de frisson le parcourir. Même François n'osait faire un pas pour rentrer. C'est d'une voix timide et presque tremblante qu'il dit : " Pamela ? Tu es là ?"
Les autres échangeaient des regards surpris, presque apeurés, comme s'ils réalisaient à l'instant qu'entrer dans cet appartement les feraient basculer dans un autre monde.
François répéta dans un souffle : " Pamela ? Tu es là ?"
Personne n'osait s'avancer, tandis qu'une odeur bizarre atteignait leurs narines.
Comme une odeur de mort.
Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cette histoire aujourd'hui. Peut-être parce que j'ai revu François il y a peu de temps. Il n'est plus le même homme. Après toutes ces années, je sais qu'il pense encore à Pamela. Il l'espère toujours. Elle reviendra sûrement. C'est fatal. On ne disparaît pas comme ça. On finit par donner des nouvelles.
Il a gardé le mémoire de fin d'études de Pamela. Il ne fut jamais remis à l'Université.
Pamela était adulte. La police ne fait guère de recherche sur les adultes disparus.
Il y en a tellement.
vendredi
Concours sur le thème de l’Olibrius
***
Texte envoyé pour un concours, mais qui n'a pas été retenu.
Petite précision pour la compréhension du texte : Olibrius fut un gouverneur des Gaules, au temps de l'empire romain, qui courtisa une chrétienne : Reine, laquelle se refusa à ce païen ! Dès lors il la martyrisa en 252, et les chrétiens en firent une Sainte martyre...
Titre : Un Destin de Reine
***
Si je vous dis qu'elle se prénomme Reine, vous allez tout de suite comprendre.
Reine, évidemment vous la connaissez ? Mais si ! Sainte-Reine, la jeune gauloise convertie au christianisme et que courtisait mon aïeul lointain, Olibrius, proconsul des Gaules, avant de la trucider parce qu'elle s'est refusée à lui. Il faut dire qu'elle avait la démarche d'Ursula Andress dans "James Bond contre Dr No" et la beauté de Falbala dans "Astérix légionnaire", alors forcément, le gouverneur romain a craqué.
Vous dites ? Comment je sais que je descends de ce proconsul ? Je ne vais quand même pas vous étaler mes recherches en long en large et en travers. Il est plus simple de me croire sur parole, je n'ai pas une tête de menteur. Mais bon, je ne suis pas chien, je vous narre la chose vite fait.
Tout a commencé il y a une quinzaine d'années. Je m'apprêtais à entrer avec vaillance dans la force de l'âge. J'ai rencontré Reine dans la rue, pas dans une de ces rues mal famées que d'ailleurs je ne fréquente pas, mais devant une baraque à frites - et non pas une pizzeria comme on aurait pu le penser à cause de son prénom. Elle hésitait entre Piccalilli et mayonnaise. Je l'ai aidée à faire son choix, vantant l'onctuosité de la mayonnaise qui convenait mieux à la frite que l'acidité du vinaigre de ce condiment moutardé. Elle en convint. Ce fut notre premier point d'accord. On décida donc de se revoir. Puis, de cornets de frites en cornets de frites, on finit par s'épouser.
La vie à deux c'est cool. La vie à deux s’écoule comme un miel délicieux. Bien sûr, parfois elle me fait comprendre son désir d'évoluer vers la cuisine à l'huile alors que je demeure résolument adepte du beurre fermier. Il faut bien quelques différences pour alimenter nos conversations le soir lorsque les séries télévisées s'achèvent.
Mais revenons à mon ancêtre. Je ne vous l'ai peut-être pas dit, j'exerce le beau métier d'archiviste. Je classe, déclasse et reclasse. C'est ainsi que, par un matin ensoleillé laissant présager une journée délicieuse, un rayon de soleil matinal vint éclairer la pile de gauche des documents à reclasser qui gisaient sur mon bureau. Voulant les mettre à l'ombre pour les protéger des dégâts de la lumière, je les déplaçais trop rapidement et une liasse me tomba des mains. Une photo jaunie représentant un personnage romain frappé sur une médaille glissa sur le sol dans une descente majestueuse frisant le respect. Observant cet étrange profil, je me suis dit que je lui ressemblais. Le document mentionnait : Olibrius, proconsul romain, et une date quelque peu illisible mais manifestement de l'époque avant que Jésus-Christ ne vienne refaire le calendrier. J'ai immédiatement eu la certitude que j'étais un des fils lointains d'Olibrius. Olibrius moi-même en quelque sorte.
Un soir, alors que Reine me servait des raviolis à la Ricotta et aux épinards, avec une pointe de basilic, je lui ai parlé de mon intuition d'être le descendant d'Olibrius qui avait martyrisé Reine, prénom qu'elle portait, et que la coïncidence était amusante. Elle le prit très mal, s'exclamant que c'était la goutte qui faisait déborder le vase de Soissons et qu'elle en avait marre de subir toute cette histoire.
Je suis tombé du septième ciel où je croyais que nous vivions encore.
Je n'avais pas suffisamment considéré que Reine fût une femme aussi cultivée que dévote, dévorant livre de prières, missels et grimoires. J'ai réalisé qu'elle n'était pas sans ignorer que sa Sainte Patronne d'Alesia avait subi les assauts et les atrocités dégoûtantes de mon illustre ancêtre Olibrius, et je compris ce soir-là que depuis quelque temps elle s'identifiait à la Sainte martyre, me considérant comme son bourreau domestique. Entendre dire que je pensais appartenir à la lignée du proconsul Olibrius, ça lui a fait péter un plomb.
Ce soir-là, les raviolis eurent un goût de terre cuite.
J'ai voulu en avoir le cœur net.
Mes recherches à la bibliothèque François Mitterrand confirmèrent mon impression première. Je descendais bien en direct d’un Olibrius. (Département des manuscrits occidentaux, demandez Mlle Hortense Durapé de la Feuillette, vous ne serez pas déçus sur tous les plans - Ultime remarque : prévoyez de bonnes chaussures et entraînez-vous quelque temps à la marche avant de vous rendre à la bibliothèque, les couloirs sont longs et les ascenseurs aléatoires).
Je vous le demande, vous qui semblez connaître bien des choses, comment un couple peut-il survivre avec une telle hérédité sur les épaules ? Qu'en pensent les spécialistes de la psychogénéalogie ? Je me suis rendu dans une graineterie pour savoir comment planter un arbre généalogique. Le vendeur de m’a pas pris au sérieux. Il a rigolé. Comme si ce n'était pas dramatique un couple qui se déchire à cause de son histoire. Il était jeune et célibataire, il ne pouvait pas comprendre. Alors, je suis retourné en bibliothèque, les livres, issus des feuilles d'arbres, me seraient d'un secours précieux pour explorer les arcanes de la psyché. J'appris que pour conjurer le sort héréditaire, il fallait faire mon génogramme en partant de papa et maman et remonter comme ça toute l'histoire de ma lignée jusqu'à Olibrius. Un travail de titan ! Mais c'était à ce prix que je sauverai mon couple. Je me mis à la tâche avec ardeur.
Quatre ans, cela durera quatre ans. Quatre longues années d'un travail acharné où je passais mes nuits à décrypter, mes week-ends à compiler, mes vacances à arpenter la France et l'Europe entière pour renouer les fils parfois ténus reliant mes ancêtres les uns aux autres. Mes connaissances d'archiviste m’aidèrent grandement. Je fis aussi des rencontres bien agréables de collègues féminines à lunettes qui me facilitaient la pénétration des secrets me concernant, pour en comprendre le sens ultime. Au petit matin, je quittais leur lit, certain d'avoir approché les mystères de l'être humain.
Je dois avouer qu'à mesure que j'effectuais mes recherches, notre vie de couple s'améliorait, car Reine avait décidé de se consacrer à la même tâche, tout aussi prenante : avait-elle une quelconque parenté avec la Sainte martyre ? Dès lors nos occasions de disputes à propos de la cuisine au beurre ou à l'huile se firent plus rares. Pour tout dire, on ne se parlait plus beaucoup non plus. Nous étions trop absorbés l'un et l'autre par nos travaux. Mais je ressentais confusément combien nous entrions dans une intense complicité non exprimée mais largement perceptible, notamment quand elle glissait subrepticement dans mon assiette une noisette de beurre salé pour agrémenter mes nouilles. Elle esquissait alors un sourire narquois qui en disait long sur notre harmonie nouvelle.
Lorsque la réalité historique fut établie (je tiens à votre disposition les preuves irréfutables), que nous étions bien l'un et l'autre directement issus d'Olibrius d'une part et de Sainte-Reine d'Alésia d'autre part, restait à dénicher le moyen infaillible permettant de conjurer le Destin funeste qui semblait nous attendre irrémédiablement. Car, que nous le voulions ou non, le risque de reproduire aujourd'hui la situation du passé était particulièrement élevé.
Je dois préciser qu'ayant perdu ma situation d'archiviste -j'égarais trop de documents originaux après avoir tenté de les classer correctement - j'ai trouvé un emploi de goûteur des célèbres bonbons à l’anis à Flavigny, au cœur de l’Auxois, c'est-à-dire pas bien loin d’Alise-Sainte-Reine, là où la Sainte Patronne de ma femme fut martyrisée par Olibrius. Vous voyez à quel point le Destin peut poursuivre des êtres innocents. Tout cela ne pouvait que nous conduire aux événements tragiques qui m'obligent à présent à vous expliquer le pourquoi du comment.
Ce soir-là, je rentrais tranquillement du travail. Je me suis arrêté au Relais de la Poste pour boire mon pastis, histoire de ne pas me gâter la langue avec d'autres saveurs que l'anis, et c'est là que j’ai aperçue Reine de l'autre côté de la rue dans une voiture qui n'était pas la nôtre, assise à côté d'un homme qui n'était pas moi. Certes, la nuit commençait à tomber et il pleuvait, mais je suis certain que c'était elle. J'ai scruté tant que j'ai pu, et leurs deux têtes n'en firent bientôt qu'une seule, si vous voyez ce que je veux dire. J'ai laissé deux ou trois euros sur le comptoir et je suis sorti en trombe, bien décidé à intervenir. Je ne vous le cache pas, mon intention était de casser la gueule à ce type. Seulement voilà, une fois dehors, plus rien, plus personne, plus de voiture. Pourtant je n'avais pas rêvé et je n'avais bu qu'un seul pastis. J'ai foncé jusqu'à la maison qui d'ailleurs n'est pas bien loin. Reine était dans la cuisine et préparait un roulé de dinde aux herbes. Je la vis qui malaxait sensuellement la poitrine fumée, le porc haché et deux oignons coupés en lamelles. Elle savait pourtant que je détestais le porc dans la farce. Comble de provocation, sur la table trônait une bouteille d'huile d'olive dont elle comptait bien se servir, j'en suis convaincu, d'autant qu'il n'y avait aucune plaquette de beurre à l'horizon.
Dites-moi sincèrement : comment auriez-vous réagi ? N'était-il pas logique que je me sente atteint au plus profond de l'âme ? Pouvais-je longtemps tolérer que mon autorité d'homme soit ainsi bafouée ? Loin de ressembler à sa Sainte Martyre vénérée, elle se faisait bourreau de ma virilité. Je ne pouvais rester sans réaction. À cet instant même mon regard fut attiré par le couteau à désosser qui ne semblait qu’attendre que je le saisisse. Ce que je fis, serrant le manche à m'en faire mal, serrant les dents à les faire grincer, serrant les fesses de trouille à cause de ce que je m'apprêtais à accomplir.
Voyez-vous, Monsieur le commissaire, je n'avais aucune intention homicide à ce moment-là, contrairement aux apparences. Je voulais seulement passer ma rage sur la planche à découper, planter la lame verticalement, regarder le couteau vibrer et pousser un cri sauvage. C'est elle qui, se retournant brusquement, saisissant mon poignet, totalement affolée, fut en réalité la cause du geste malheureux qui causa le drame.
Comme vous devriez le comprendre, nous avons été les victimes des enchaînements de nos histoires, les victimes de la malédiction qui poursuit inlassablement les Olibrius et les Reine de génération en génération. Personne n'est coupable, si ce n'est la funeste Destinée, toujours habile à transformer les victimes que nous sommes en accusés pantelants.
Je ne sais si je vais pouvoir continuer à vous raconter tout cela. C'est difficile et douloureux. J'ai encore mal au ventre et la cicatrice me tiraille. La lame s'est enfoncée profondément et m’a découpé les boyaux. Quant elle a saisi mon poignet, j’ai eu un geste de défense pour m’en dégager, si bien que la lame s’est retournée vers moi. Déséquilibré, je suis tombé dans les bras de ma femme et je me suis littéralement empalé sur le couteau. Une sorte de hara-kiri aussi inconscient que salvateur. Reine n'y est pour rien, ce n'est qu'un tragique accident.
Je vous en supplie, Monsieur le commissaire, sortez-la de prison, rendez-la moi, nous retournerons dans le Nord manger des frites en cornets. Je la laisserai même choisir du piccalilli, tellement je l'aime...
***
mardi
Savoir donner !
Sur la place, une statue qui pointe le doigt : Je vous demande d'imaginer la leçon de morale totalement absurde qu'il est en train de proférer.
----------------------------
- Oh-là ! Vous !
- ???
- Oui, vous madame ! Arrêtez-vous un instant.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Je suis pressée!
- Pressée ! Pressée ! Voilà comment vous êtes, vous, les femmes belles et dynamiques, vous qui respirez la jeunesse et la santé ! Prenez quand même le temps de réfléchir à des choses essentielles !
- Je suis pressée vous dis-je ! J'ai d'autres choses à faire que vous écouter...
- Juste quelques questions... Tiens ! Etes-vous heureuse ? Ne répondez pas, je le sens, c'est une affirmation : vous êtes heureuse !
- Oui... Enfin, Je ne suis pas malheureuse en tout cas.
- C'est bien ce qu'il me semblait. Amoureuse ?
- Ecoutez monsieur, ma vie privée ne vous regarde pas !
- Amoureuse ! J'en étais certain. Cela se voit dans votre regard. Et même dans votre corps, svelte, sensuel. Je vous ai vu arriver, vous avez la démarche ondulante des femmes amoureuses.
- Franchement, s'il s'agit d'un plan drague, vous êtes lourd et nul !
- Absolument pas ! J'attire votre attention sur la chance que vous avez d'être belle, sensuelle, désirée, et je suis même sûr que dans l'intimité... Vous êtes une amante ardente !
- Ah ! Ça suffit maintenant ! Je m'en vais. Vous êtes un goujat !
- Attendez ! C'est important ! Avez-vous pensé, une fois au moins, à toutes ces autres femmes qui n'ont pas votre chance ? Celles qui sont tristes et malheureuses, et s'ennuient désespérément au lit... ? Y avez-vous pensé !?
- Ecoutez, il y a toujours eu des gens malheureux, je ne vais pas gâcher ma vie pour autant ! Et puis, que voulez-vous que j'y fasse ?...
- Mais justement ! Vous pouvez beaucoup ! Je suis sûr que vous êtes une femme généreuse, prête à donner pour une grande cause.
- Oui, ... enfin je suis comme tout le monde, je donne au Téléthon...
- Certes, mais il n'y a pas que le Téléthon. Savez-vous que vous pouvez rendre d'immenses services aux femmes qui n'ont pas votre chance, qui n'accèdent pas au bonheur corporel qui est le vôtre ?
- Ah oui ! Et comment ?
- Avez-vous déjà pensé à faire un don d'orgasme ?
- Un quoi ?
- Un don d'orgasme. C'est très facile, il suffit d'avoir sur vous une carte de donneur. Tenez, comme celle-ci par exemple. Vous nous laissez vos coordonnées et en cas de besoin, lorsqu'une femme, un couple, n'arrive pas par ses propres moyens à la satisfaction suprême, on vous appelle et vous faites un don d'orgasme. Vous voyez c'est simple. Et c'est une question de civisme, de morale sexuelle bine comprise. Un geste citoyen en quelque sorte. Et puis, c'est aussi une indispensable question de solidarité entre femmes. De plus, c'est sans risque contaminant, l'opération est placée sous le haut patronage de la délégation gouvernementale à la condition orgasmique. Vous n'avez pas vu le spot télévisé ? et le slogan ? : "le plaisir sexuel ne vaut que s'il est partagé partagé par tous ! Faites un don dès mantenant !"
- Je n'ai pas la télévision. Je suis désolée.
- Dans ce cas, je comprends. Excusez-moi de vous avoir importuné. Mais n'oubliez pas... Renvoyer la carte ! Et vous verrez, au verso, j'ai écrit mon numéro de téléphone personnel.
le passé sur la berge.
-----------------------------------
Je reviens régulièrement ici, le long de ce canal. Comme un impératif. Une respiration triste et qui m'est pourtant nécessaire. Je crois que je devrais longtemps encore sacrifier à cette nécessité.
Pensez-vous que je vienne ici rechercher le ravissement de la beauté des choses ? Nullement ! L'endroit est d'une tristesse à faire pleurer tous les descendants du clown Zavata. L'eau du canal est huileuse, les berges dévastées. On voit encore çà et là quelques poteaux orphelins qui soutenaient le câble électrique alimentant la motrice chargée de tirer les péniches sur le chemin de halage. C'est un temps révolu. Les rails n'apparaissent même plus, recouverts de terre et d'immondices. Le petit café où nous allions nous réchauffer autour de chocolats brûlants, agonise brique après brique.
Pourtant il me faut revenir. Espérer encore. Imaginer l'impensable. Désirer la remontée du temps.
J'avais l'arrogance de mes 20 ans. Elle avait la beauté de 30 printemps. Je cherchais l'aventure, la première. Elle cherchait l'amour, une dernière fois. C'était ma fierté imbécile de piloter la motrice. Je lui faisais signe en passant, agitant ma casquette comme un sémaphore. De ce geste qui se voulait provocant, je narguais cette jeune bourgeoise dont je me demandais par quel mystère elle s'égarait ici. Elle ne répondait pas et continuait à marcher nonchalamment le long de la voie sur la berge, jouant l'indifférence, jusqu'à ce fameux jour où elle m'a souri. Ce fut le commencement de ce qui n'aurait jamais dû se produire.
Parfois, lorsqu'une légère brume flotte sur le canal et envahit les berges, je crois apercevoir sa silhouette au loin courant à perdre haleine et finir par se perdre. Alors, le film repasse devant mes yeux. Je n'avais pas compris son intense désespoir, je cherchais bêtement comment faire aboutir mes avances, comment l'entraîner vers la chambrette à l'étage du café, où les copains de l'usine venaient se déniaiser. Mais elle parlait littérature et berges romantiques, me prenant pour un autre ; probablement. Chaque jour elle revenait, chaque jour j'espérais la mettre dans le pieu, chez le bistrotier, qui prenait les paris ; chaque jour elle s'enfonçait dans son rêve et sa chimère. Elle était dans son monde, celui du pays des belles histoires. Moi dans ma réalité, celle du type qui aimerait bien tirer son coup.
J'ai voulu la forcer à monter. Cela suffisait maintenant de faire ses manières depuis des semaines. C'était l'heure de passer aux choses sérieuses. Elle a dû brusquement sortir de son rêve éveillé. Elle m'a traité de sale type et s'est enfui comme une folle. Le bistrotier partit d'un rire gras. - « raté mon gars ! T'as plus qu'à payer ta tournée ! ». Mais moi je suis resté sans voix, la poitrine transpercée d'une intense douleur. À cette seconde là, j'ai compris que je l'aimais. Vraiment.
Jamais plus je ne la revis. J'ignorais jusqu'à son nom. Elle n'était pas du village ni des alentours. Alors, je reviens ici bêtement, régulièrement. Je sais que c'est absurde. Mais il n'est pas un jour sans que je pense à elle. Cela fait plus de 20 ans maintenant. Et j'ignore toujours si le corps décomposé que l'on repêcha bien plus tard était le sien ou non.
La question, la grosse.
-------------------------
J'ai bien fait le tour de la question. Cette fois, personne ne pourra dire le contraire. Je ne me suis pas contenté de le regarder comme ça de loin, comme on peut le faire pour ces petites questions qu'on effleure. Celles qui se contentent de nous narguer en se figurant qu'on n'a pas emmené la réponse avec nous. Mais pour qui se prennent-elles, celles-là ! Elles rêvent de nous prendre en défaut avec leur air par en dessous et leurs battements de cils, minaudant : « c'est juste une petite question, mais je ne sais pas si vous allez savoir me répondre ». Je t'en foutrai moi des petites questions malicieuses, limite perverses, pour me tirer les vers du nez. Ces questions malhonnêtes et insidieuses qui font semblant de ne pas connaître la réponse, alors qu'elles n'en ignorent rien, histoire de voir comment on va se comporter, histoire de voir si on ne va pas s'enmêler les pinceaux dans un petit mensonge révélateur.
Non, là c'était une grosse question, une vraie, une dodue, une bien en chair, l'une de celles qui vous feront largement transpirer lorsqu'il faudra en faire le tour, patiemment, longuement, en parcourir tous les aspects, toutes les excroissances, avec une abnégation qui n'a d'égale que votre désir d'en finir.
Vous étiez bien pénard, à ne penser à rien, et voilà qu'elle déboule, l'énorme question que vous n'attendiez pas, de celle dont vous vous dites que jamais elle ne viendra jusqu'à vous. Et la voilà qui se précipite pour s'écraser contre vous, masse énorme et visqueuse qui immédiatement vous recouvre, qui vous dégouline de partout à vous en étouffer. La question qui vous agrippe à la gorge pour vous serrer bien fort. La question salope qui vous prend bille en tête et ne vous lâchera plus.
Oui, j'en ai fait le tour, complètement le tour, jusqu'à la nausée. Hélas, je n'ai pas réussi à m'en débarrasser et je suis venu me réfugier ici, me planquant derrière les volets. Bon sang, pourvu qu'elle me foute la paix une bonne fois pour toutes. Hélas, elle va revenir : j'en mettrais ma main à couper.
Valériane
C'est un hommage que je voulais rendre à quelqu'un qui m'est cher , et que j'ai publié sur un atelier d'écriture.
---------------
Je l'ai revue il y a peu encore, mais à chaque fois c'est comme hier. Valériane a toujours cette voix de cristal qui vous pénètre lorsqu'elle parle et vient vous rafraîchir l'âme comme une eau pure et glacée descendant en cascade des montagnes enneigées.
Lorsqu'elle est entrée dans le salon, elle a évoqué les temps anciens, mais le canapé où l'on s'affalait n'est plus là. Cela m'a étonné que ce soient ses premières paroles, car j'avais la pensée identique à la sienne en cet instant. Ainsi donc elle n'avait pas oublié. N'allez pas imaginer quoi que ce soit de passionnel ou de sulfureux, même si ce fut le canapé de l'intimité, des échanges les plus denses, des paroles qui vous envahissent comme une caresse infiniment tendre. Valériane, ce fut l'ami du coeur de jeunesse. Valériane, ce fut l'amour chaste, celui dont on sait qu'il ne faut pas y toucher, au risque de le perdre.
Elle est femme de pure transparence. Elle s'émerveille d'un rien ordinaire comme si c'était la chose la plus rarissime au monde. Avec elle tout prend la densité de la légèreté importante. Elle sait rendre précieux l'insignifiant, magnifier le banal.Son visage est né de la douceur d'un sourire, il ne peut en être autrement. Je voyais ce sourire transparaître dans les longues lettres qu'elle m'écrivait, me confiant avec des mots simples le coeur limpide qui illuminait ses yeux et me tirait de douces larmes d'émotion artistique à contempler en pensée l'intense beauté de toute sa personne.
Je fus le confident de ses intimes secrets, de ses pensées intègres, de l'opalescence de ses réflexions à la fois simples et denses.Valériane est une femme ordinaire, profonde, au coeur d'un monde aux allures factices de l'hypocrisie accoutumée. Elle est comme un paradoxe de naturel dans l'univers surfait qui est son quotidien.
C'est cela sans doute qui fait mon admiration profonde. Cette capacité qu'elle a de demeurer vertueuse dans un monde désordonné.
samedi
Genèse
(et Dieu créa la femme...)
Dieu, dans son paradis vide, s'ennuyait comme un rat mort. Personne à qui parler si ce n'est lui-même. Et comme il était le tout, le total, l'éternité éternelle, il n'avait plus rien à se dire depuis longtemps. C'est terrible un Dieu qui s'emmerde, faut que ça s'occupe à quelque chose.
Alors, il eut une idée de génie, car Dieu est génial : je vais me créer un machin à qui causer. Alors, il prit de la terre, car Dieu est un magicien. Il se fabriqua une créature. À mesure qu'il la pétrissait, cela l'excitait de plus en plus. C'est hyper sensuel de pétrir de la terre, de donner des formes arrondies, des bosses et des creux, si bien que dans son excitation il réussit à faire quelque chose de pas mal du tout. Il lui souffla dans les bronches et elle se mit à parler, car Dieu sait créer des trucs qui parlent. Il l'appela Lilith, alors même qu'il ne la connaissait ni d'Eve ni d'Adam, car Dieu est audacieux. Ainsi apparut la première femme et les ennuis commencèrent.
Il l'avait faite trop belle, elle était donc capricieuse. Il l'avait faite trop intelligente, elle était donc exigeante. Il l'avait faite sensuelle, elle était donc envoûtante. Ainsi, le premier qui se laissa embobiner par la femme, fut Dieu lui-même. Il était bien incapable de parler à sa créature toute la sainte journée éternelle. De plus, il l'aimait profondément mais ne pouvait pas lui faire amour. Quand on est Dieu on ne s'abaisse pas à de telles pratiques. La femme se mit donc à râler et à revendiquer. "C'est bien la peine, dit-elle énervée, de m'avoir faite avec un si beau corps et d'avoir mis le désir en moi qui me brûle, sans m'offrir aucune satisfaction ni aucun apaisement."
Dieu découvrait une dimension essentielle de la femme : elle n'est jamais contente.
Les soirs d'éternité, lorsqu'il revenait du boulot après avoir été créer des univers par-ci par-là, elle refusait absolument qu'il s'offre, en tant que créateur, le juste repos du septième jour, en lui montrant la vaisselle en retard. Dieu découvrait qu'avec la femme on n'est jamais maître chez soi.
Alors, pour la première fois, Dieu eut des sentiments négatifs. Il en fut horrifié, car normalement, Dieu est bon. Il alla même jusqu'à piquer une terrible colère disant : « tu l'auras voulu ! », tout en se mettant à pétrir de rage de la terre, dont il sortit une forme bizarre, laquelle, à force qu'il la chauffait, prit vie. Cela ressemblait plus ou moins à la femme, mais en nettement moins bien réussi. Cependant, il vit que Lilith semblait subjuguée par ce qu'il venait de créer, en sorte que, au lieu de virer le tout à la poubelle, il lui tendit en criant : « débrouille-toi avec ça ! ». « Ça », qui était en réalité le premier homme, voyant Lilith se mit à baver d'excitation et se précipita sur elle qui l'accueillit à bras ouverts tellement elle était en manque. Dieu, effaré, découvrit en même temps qu'eux la première copulation, et s'écria : « Mon Moi-Dieu mon Moi-Dieu qu'ai-je fait ! »
L'homme, semblait pressé de conclure, mais Lilith, qui ne grimpait pas aux rideaux célestes aussi vite que ça, répétait sans cesse : « Attends ! Attends ! Attends ! » Si bien que c'est le nom qu'on lui donna, mais qui fut déformé par la suite en : « Adam ! ».
Dieu qui, comme tout bon créateur, aime sa production, se réjouissait de les voir s'ébattre à qui mieux mieux. Il y avait cependant un hic, ces deux-là passaient plus de temps ensemble qu'avec lui tout en se baladant à poil sous ses yeux. Dieu devint jaloux, c'est divin... Il se concocta une petite vengeance, c'est humain... "Pour ces deux-là, finie la lune de miel, pensa-t-il, place à la lune de fiel." C'est ainsi qu'il mit au point son petit complot avec le serpent, qu'on raconte encore aujourd'hui dans les bons livres saints. En effet, Dieu, pour pouvoir mettre son pied aux fesses à ces deux amoureux merveilleux, qui s'aimaient follement et nageaient dans le bonheur, devait trouver un prétexte bien crade, sinon il aurait eu mauvaise conscience de les expulser sans raison.
Et comme Dieu n'aime pas faire les choses à moitié, lorsqu'il les vira de son paradis à grands coups de lattes dans le derrière, il décida de les maudire, eux et toute leur descendance jusqu'à ce que mort s'en suive. De plus, il promit de leur envoyer les pires catastrophes et les pires souffrances pendant des millénaires. Et comme Dieu est fidèle, il tint sa promesse avec pugnacité. Nous en avons la preuve encore aujourd'hui en regardant l'état de la planète.
Dieu s'est donc retrouvé tout seul dans son beau paradis qui sent le *Mr Propre*. Il n'arriva même pas à regretter ses actes déplorables, car Dieu est orgueilleux. Dieu se retrouva dans une terrible solitude et finit par se suicider.
Hélas, les mondes, les univers, tout ce qu'il avait créé, et donc nous-mêmes, continuèrent à exister à se développer, car Dieu était puissant.
Voilà donc pourquoi, mes chers enfants, nous sommes toujours là à trimer et souffrir de génération en génération. A la veille de ma propre mort je voulais vous raconter cette histoire tragique, en espérant qu'un jour une nouvelle divinité, meilleure que Lui viendra enfin bouleverser le cours des choses et mettre fin à la malédiction que Dieu lui-même créa, car ce Dieu-là était sans cervelle.
***
jeudi
Thème d'un atelier d'écriture :
Le facteur ne passera pas
Ecrivez un texte sur le thème de l'absence et du manque. Il doit comprendre au moins une allusion à l'absence d'un facteur, et d'une lettre très attendue en particulier.
C'était quand déjà ?
Il s'était juré de ne pas oublier. Mais voilà, les jours, les mois, les années passent. Vite. Pourtant, il demeurait encore chaque jour longtemps à la fenêtre. Debout, à regarder au loin. Il avait vu grandir les arbres, pousser de nouvelles branches, se former de nouvelles feuilles. Il s'était mis à les aimer, jusqu'au jour où des bûcherons avaient tronçonné. Il avait alors serré les poings, grincé des mâchoires et plissé les yeux d'un regard haineux. La croissance des arbres représentait pour lui une espérance qu'ils venaient d'abattre.
Ils n'étaient encore que de jeunes arbustes lorsqu'elle remontait l'allée en accélérant l'allure à mesure qu'elle approchait de sa maison. Il percevait alors son désir, sa soif de sa bouche, la fièvre de son corps, l'impatience de ses mains sur elle, son avidité à le recevoir, à serrer les cuisses pour ressentir la pénétration profonde de son sexe durci. Parfois tout se passait debout dans le couloir à peine avait-il ouvert la porte. Parfois elle l'obligeait à monter au grenier, enlevant un à un ses vêtements qu'elle laissait tomber sur les marches en riant. Elle disait vouloir entendre grincer les lames du plancher sous ses coups de boutoir.
Ils parlaient peu. Juste quelques mots forts. Des mots presque obscènes. Parfois elle hurlait : « Baise ! baise ! baise ! Enfile-moi ! », secouée de spasmes intenses. Un jour il lui cria : « salope ! », elle le gifla, mais la jouissance fut alors si intense qu'ils en furent tous les deux excessivement troublés.
C'était fini tout cela. Ce jour-là il avait attendu à la fenêtre, puis le suivant, puis le troisième, puis le mois, puis les années. Les arbres de l'allée grandissaient, se fortifiaient. Il espérait encore. Elle n'avait pas dit qu'elle ne reviendrait pas. Elle n'avait rien dit, rien laisser paraître. Il aurait pu la chercher dans la ville, mais il n'avait pas le courage d'affronter le renouvellement des découragements, lorsque l'on croit reconnaître l'autre mais qu'une fois de plus ce n'est pas elle.
Et puis, il y avait eu cette lettre que le facteur apporta, qu'il faillit ne pas voir au milieu des publicités et des offres multiples. Une enveloppe rouge, tapée à la machine (pourquoi n'avait-elle pas écrit de sa main). À l'intérieur un papier vert, criard-fluo, bien trop lumineux et juste ces mots, en très gros, occupant toute la feuille : « merci de tout ! Attends celle qui t'en supplie. ». C'était une écriture enfantine, malhabile et cependant fermement appuyée. Pour la première fois il la lisait. En un instant il réalisa qu'il ne connaissait rien d'elle, qu'il ne connaissait que son corps, ses formes, ses odeurs, ses jouissances débordantes, ses rires de petite fille mêlés à ses râles de femme libertine.
Il se reprit à espérer l'impossible retrouvaille. Les arbres étaient maintenant à maturité. Lui aussi. Mais il gardait cette espérance enfantine dans son coeur d'adulte. Durant toutes ces années il ne s'était approché d'aucun autre corps. Le souvenir lui suffisait. Certaines nuits il était comblé de rêves érotiques qui le réveillaient en sueur. Alors il se masturbait frénétiquement.
Et puis, des bûcherons arrivèrent. Les arbres furent abattus. Il apprit qu'un champignon les dévastaient. Il ne resta plus que les souches. Alors il entra en désespérance. On retrouva son corps dans le grenier. Desséché. C'est le facteur qui avait prévenu les autorités, à force de voir du courrier déborder de la boîte aux lettres.